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Le JÉEN

Club d'Échecs
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© Patrick Bramoulle, Thierry Collin et le service de la Reproduction, BNF

JEU D’ECHECS ET LOI SALIQUE

De la contribution du jeu d’échecs à l’histoire de France

Tout le monde connaît la loi salique qui écarte de la dévolution du trône de France les filles de roi. Mais peu de gens savent que c’est d’abord dans la traduction d’un ouvrage traitant du jeu d’échecs qu’elle réapparut à une époque tardive du Moyen-Âge.

La loi des Francs saliens (établis au Vème siècle dans le Nord de la France) fut rédigée pour la première fois vers la fin du règne de Clovis (465 - 511). Elle fait partie des nombreuses lois germaniques de tradition orale qui furent mises par écrit du VIème au VIIIème siècles. Comprenant 65 articles, elle fut plusieurs fois révisée par la suite et elle en comportait une centaine au moment du règne de Charlemagne (742 - 814).

Il s’agit d’une sorte de code civil des Francs saliens traitant de sujets aussi variés que la propriété, les contrats, le mariage, le voisinage…

L’article 59 « De allodis » concerne la dévolution successorale du clan familial. Traditionnellement, les parents du sang recueillent les biens immobiliers alors que les femmes n’ont droit qu’aux biens meubles : « De terra salica, nulla portio hereditatis mulieri veniat, sed ad virilem sexum tota terrae hereditatis perveniat ». Il s’agissait de sauvegarder l’intégrité de la terre de la famille, chose importante dans une société terrienne où sa possession est la condition pour être un homme libre, voire noble. Il n’est, cependant, nullement question de dévolution du trône ou de la dignité de chef de clan.

On la trouve mentionnée par la suite chez divers historiens : Frédégaire dans son Liber historiae francorum composé en 660 ; Sigebert de Gembloux dans ses Chroniques ou Bernard Gui dans Flores Chronicarum au XIIème siècle.

Après l’an mil, elle était quasi tombée dans l’oubli. Il fallut un événement particulier pour que la loi salique soit exhumée, qu’une interprétation très libre en soit donnée et qu’elle prenne un sens nouveau qui devait assurer sa notoriété jusqu’à nous.

Le troisième fils de Philippe le Bel, Charles IV, dernier capétien direct, mourut en 1328 sans postérité. Une crise éclata lors de sa succession : Edouard III d’Angleterre, petit fils de Philippe le Bel par sa mère, réclama la couronne. Ce fut Philippe VI de Valois (1293 - 1350), neveu de celui-ci qui fut proclamé roi. Edouard III se disant « plus prochain » de Philippe le Bel et ne renonçant pas à ses droits entreprit de les faire valoir par les armes. Commença alors le plus long conflit que la France ait connu : la guerre de Cent ans.

Ce fut au nom de « la coutume de France » que le Valois fut déclaré roi, les femmes étant habituellement écartées de la dignité royale, au contraire de la tradition d’autres pays (Angleterre) ou de certains grands fiefs français. Il est d’ailleurs établi que lors de la question de la succession de Philippe le Bel mort en 1314 la loi salique ne fut aucunement évoquée pour que la couronne de Navarre, apportée par son épouse Jeanne, soit transmise à son fils Louis X alors que de nombreux grands avaient été partisans de Jeanne de Navarre. Celle-ci renonça à ses droits en 1318 ce qui suppose bien qu’ils existaient.

En outre, en droit féodal, il était fréquent que les femmes ne pussent gérer les fiefs, métier d’hommes, mais qu’elles les transmissent. Ni la coutume ni le droit féodal ne se prononçaient donc clairement en faveur de Philippe VI de Valois.

Les tenants d’Edouard III d’Angleterre sommèrent alors les Français d’établir de manière irrévocable le bien fondé du choix du Valois pour roi et de présenter « un édit ou un statut » qui excluaient les femmes et leurs descendants de la dévolution du trône de France.

On attribue habituellement à un légiste de l’époque : Richard Lescot la redécouverte de la loi salique et son interprétation en faveur des thèses nationales (Chronique 1328-1344 et Continuation 1344-1364).

Un texte a cependant échappé aux historiens : il s’agit d’une traduction en français du traité connu des joueurs d’échecs et rédigé en latin le Liber de moribus hominum et officiis nobilium sive super ludum scacchorum (Livre des mœurs des hommes et des devoirs des nobles, au travers du jeu d’échecs) de Jacques de Cessoles, un chanoine dominicain de la région d’Asti en Italie, écrit en 1315. Ce Liber de moribus a pour but d’enseigner les vertus que doivent posséder les hommes de la société médiévale. Il s’agit de la compilation de sermons que Jacques de Cessoles prononçait lors de ses prédications.

Le traité se compose de quatre livres dont le premier évoque l’invention du jeu, le deuxième les pièces nobles, le troisième décrit les devoirs du peuple (les pions) et le quatrième leurs mouvements et déplacements. Les cinq chapitres du livre II exposent : « la forme du roi et des questions spécifiques le concernant » ; « la forme de la reine et ses mœurs » ; « la forme des fous, leurs devoirs et leurs mœurs » ; « la forme des cavaliers et leurs mœurs » ; « la forme des tours, leurs mœurs et leurs devoirs » ; les fous ou alphins [en espagnol alfil] sont façonnés à « la manière des juges » ; « le chevalier est représenté en armes sur son cheval » ; « les tours ou rocs [en anglais rook] sont les vicaires et les légats du roi ». Il attribue un pouvoir et des devoirs à chaque pièce "noble" : le couple royal (autorité suprême), les alphins (justice), les chevaliers (défense), les rocs (ordre public). Il ne s’agit plus de faire la guerre mais d’administrer la cité.

D’autre part, la masse jusqu’alors indifférenciée des pions représente les gens du peuple : le paysan, le forgeron, le charpentier, le tailleur, le notaire, le changeur, le médecin, l’aubergiste, le garde de la cité, l’apothicaire, le receveur…. Les pions ne représentent plus la piétaille que décrivent les romans de chevalerie mais des personnes distinguées par leur fonction et auxquelles sont assignées des missions et des règles de comportement.

Chaque description des pièces nobles et des pions est accompagnée de considérations morales et religieuses.

Composé à l’origine pour aider les prédicateurs, l’ouvrage connaît un immense retentissement dans tout l’occident aux XIVème et XVème siècles à tel point qu’on a pu penser qu’il était le livre le plus répandu de l’époque après la Bible et il fut traduit dans de nombreuses langues. Le jeu d’échecs est alors d’un usage courant et figure dans l’éducation des jeunes aristocrates. Tout en précisant les règles du jeu, le texte de Jacques de Cessoles sert de base à l’instruction des nobles féodaux, mais aussi des clercs, des grands bourgeois et des étudiants qui étudient les rôles et les mœurs des personnages de la société médiévale. En établissant un parallèle entre figures du jeu et états du monde, mouvement des pièces et rapports sociaux, Cessoles développe une conception idéale de l’organisation sociale.

Deux cent vingt manuscrits du texte latin ont été conservés et plus du double des différentes traductions et adaptations en langue vernaculaire. L’ouvrage connaît trois traducteurs français : Jean de Vignay, un anonyme lorrain et Jean Ferron. Seize éditions sont imprimées avant 1500, quatre en latin et douze en allemand, anglais, italien et néerlandais.

Ce qui est extraordinaire et place le jeu d’échecs au centre de l’histoire de France est cette traduction en français établie par Jean de Vignay, religieux hospitalier de l’ordre de Saint Jacques du Haut Pas, entre 1337 et 1350 pour le duc de Normandie Jean, futur Jean le Bon, fils de Philippe VI et père de Charles V, sous le titre « Les échecs moralisés ». Dans cette traduction se trouve, au chapitre consacré à la reine, un passage qui n’existe ni chez Jacques de Cessoles ni dans aucune autre des traductions parvenues jusqu’à nous. Il a trait à … la loi salique : « Et fut cette constitution [que la femme ne succède pas] faite moult de temps avant Charlemagne et a été gardée par tous les rois depuis icelui temps … les rois de France peuvent faire tels établissements … et cette ordonnance est bien à louer… ».

C’est une allusion directe à la loi salique et le traducteur considère que cette « constitution » écarte les femmes des successions et qu’elle peut être utilisée pour la dévolution du trône de France ce qui justifie le choix de Philippe VI au détriment du roi anglais. Il enchaîne d’ailleurs sur l’indépendance de la France vis à vis de l’Empire prouvée par l’indépendance de la législation.

Il s’agit donc de la première trace écrite de l’interprétation de l’ancienne loi salique au profit des droits de Philippe VI et de ses successeurs. Ceux-ci assirent par la suite sur ce texte ancien, interprété en faveur de la position française par Richard Lescot, les prétentions valoisiennes face aux rois d’Angleterre.

Cette loi, à l’époque connue des seuls clercs et tombée en désuétude, devait connaître alors un extraordinaire renouveau. Elle fit l’objet d’un grand nombre d’interprétations aux XIVème et XVème siècles et devint l’unique fondement des thèses françaises, se transformant peu à peu en un texte quasi sacré dont le souvenir perdure jusqu’à nous.

La traduction dont il est question ci-dessus est conservée à la Bibliothèque nationale sous la référence : B.N.Fr 1728 Jean de Vignay « Les échecs moralisés de Jacques de Cessoles » ff° 165 et 165 v°

 

Philippe Falgayrettes
Mars 2008